Carnets de yourte

Salon du livre de Colmar - Novembre 2004

Reprendre son souffle – Anne-Noëlle Gaessler

Drôle de métier d’être écrivain aujourd’hui. Au Salon du Livre, à Colmar, je les ai vus attendre patiemment des heures durant, devant des tables surchargées de bouquins, en espérant qu’on veuille bien acheter leur marchandise, la faire signer ou échanger quelques mots avec eux. Je me suis sentie d’abord mal à l’aise. L’acte de lire est si intime, ce déballage sur la place publique me semblait presque surréaliste… Et il y avait ce vacarme perpétuel, assourdissant, qui parcourait les halls et qui n’invitait guère au voyage.

Il fallait se rendre sous la yourte pour pouvoir se mettre à l’abri de cette rumeur persistante. Écouter des bouts d’histoires, simplement, sans marchandises en jeu. Et lorsqu’on arrivait à se laisser porter par les mots, dans un ailleurs imaginaire, le vacarme assourdissant s’évanouissait. On pouvait enfin reprendre son souffle…

Moi je préfère le lion – Olivier Noack

Quand on arrive à Colmar par la bretelle d’autoroute, impossible de la louper. Elle est plantée là au milieu du rond-point. Mademoiselle Liberté en personne. Plus petite qu’à New York, bien sûr, mais c’est certainement une question de budget. Et puis à New York, la liberté est censée éclairer le monde, du Chili à l’Afghanistan, en passant par l’Irak. À Colmar, elle éclaire le Castorama, la Halle aux chaussures et la caserne des pompiers. A chacun ses utopies.

La yourte en cours de montage au salon du livre 2004

De toute manière, moi, question Bartholdi, je préfère le lion de Belfort. J’aurais bien aimé le trouver à côté de l’endroit où nous devions installer la yourte, dans le hall du salon du livre. La yourte blottie contre le flanc du lion, ça aurait eu de la gueule. Le bestiau aurait été le génie du lieu. Nous aurions pu chaque matin lui faire l’offrande d’un bol de lait, d’une côtelette d’agneau ou d’un enfant tiré au sort dans le public. Le lion aurait rugi en secouant sa crinière, aurait gobé l’offrande et se serait à nouveau endormi, en susurrant d’une voix d’infra basse : « c’est super ce que vous faites les gars, et merde au baron Seillière ».

Et bien non, c’était pas un lion. Normal, il aurait dégueulassé la belle moquette bleue. C’était quelqu’un qui sait ce qu’est l’entretien d’une moquette. Vous avez deviné. C’était le deuxième clone de Mademoiselle Liberté. Plus petite que la première, bien sûr, mais aussi plus petite que la seconde. Une liberté de salon, en quelque sorte. Évidemment, Laurence Barbier qui n’a pas plus l’œil dans sa poche que l’appareil numérique dans la sacoche, s’est précipitée faire la photo qui tue : la yourte kirghize au pied de la belle amerloque, un concentré de métaphores sur la mondialisation en marche, le rapport orient-occident, le local et le global, la lumière intérieure et la lumière extérieure, la colonisation culturelle, le chêne et le roseau, W.Bush et son pote Gengis Khan, et encore bien d’autres. Sacrée Laurence !

Quand j’ai vu la photo de la yourte et de la statue sous une grande ogive de lamellé-collé, ça m’a fait penser à ce qu’un ami m’a raconté en revenant de Mongolie. Il paraît que, comme un yack harcelé par les mouches, le pays est quadrillé par des églises américaines de tout poils qui tentent de convertir les mongols au miracle de la transformation de l’eau en soda et du poisson en fish-burger.

Je me suis aussi dit que, question meuf, Mademoiselle Liberté n’est pas du tout mon genre. Je trouve qu’avoir les pieds boulonnés à un socle de béton, c’est pas terrible pour une fille. Pour moi, la liberté, c’est Jeanne Moreau dans « Jules et Jim ». Quelqu’un qui va, qui vient, qui se pose où ça lui plaît, et qui repart quand c’est fini. Une fille yourte, quoi.

Alors je me répète peut-être, mais cette fois ci, c’est définitif : de Bartholdi, c’est le lion que je préfère. Et vive la liberté.

Paroles d'hiver - Janvier 2005

Salut à toi – Olivier Noack

Niederbronn, neuf heure trente le matin. Les enfants arrivent tout encapuchonnés, avec des nuages de vapeur au coin des lèvres et des joues rebondies de bouilloires réconfortantes. Déjà de loin, leurs voix résonnaient contre le mur de l’église : « Oh maîtresse, la yourte, la yourte ».

Ils rentrent les uns après les autres : « oh il fait chaud ! » D’autres moins positifs : « eh ça pue ». C’est vrai, nous avons eu quelques petits problèmes avec la cheminée qui goudronne. Cette nuit, il a fait moins dix, il y a de la condensation dans le haut des tuyaux. Il faudra arranger ça.

Photo de la citation de Stevenson apposée sur la yourte

Je suis dehors à fumer une cigarette. La yourte est couverte de glace. Un vieux Monsieur s’est arrêté pour lire la citation de Stevenson. Je m’approche et je l’invite à venir voir le spectacle. Il me répond qu’il aimerait bien, mais il ne peut rester pendant toute l’heure et il ne veut pas déranger en sortant. En partant il me dit : « c’est bien ce que vous faites. Continuez. » Puis il s’en va. D’un coup, la température extérieure est montée de plusieurs degrés. C’est bon, la chaleur humaine, et en plus, c’est gratuit. Salut à toi, honnête homme à l’âme droite.

           

Compagnie Les Mots du Vent — http://lesmotsduvent.org